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Livre/ La Rti de 1963 à 2011, Média de développement ou instrument du pouvoir ? » de Issa Yeresso Sangaré : Le voile sur la Rti retiré

Article Culture  |  Posté le : 26 Fvrier 2018 à 08:49:23  |   Pays : Côte d'Ivoire     

​Un récit de l’intérieur relate les péripéties de la maison tout en n’omettant pas de situer les responsabilités partagées au sein de ce média instrumentalisé ici comme ailleurs...

« Les média du pouvoir sont ceux du service public que les différents régimes accaparent, monopolisent et instrumentalisent ; c’est le cas pour la presse écrite, du Soleil au Sénégal, de Cameroon Tribune au Cameroun, de Fraternité Matin en Côte d’Ivoire etc. C’est le même constat pour la radio et la télévision »(…) « La Rti a connu et subi les soubresauts des principales crises qui ont secoué la Côte d’Ivoire et mis à mal la cohésion sociale. Elle en a été parfois actrice, engagée avec les régimes successifs à un tel degré que les vrais auteurs de ses dérives, les politiciens, les assoiffés de pouvoir, les pyromanes dont les propos sont relayés par la caisse de résonnance Rti, la voix de son maître, sont rarement inquiétés ».

Voici ainsi introduit avec peu de souplesse et de subordination, sans round d’observation, le livre que nous propose Issa Yeresso Sangaré. Il fallait s’attendre à cette apprêté annoncée depuis le titre. Dans « La télévision ivoirienne (Rti) de 1963 à 2011 », les dates (1963 avènement de la télé sur le territoire, faux complot et 2011 turbulence post-électorale) sont éloquentes, toute comme le sous-titre « Média de développement ou instrument du pouvoir ?» augure par cette interrogation oratoire que l’auteur affirme plus que ne s’interroge.

Il fallait s’y attendre aussi par le nombre d’années passées dans la boite par l’auteur qui la connait depuis 1975, soit près de 40 ans. Un récit de l’intérieur conserve toujours sa témérité, son impertinence par les révélations.

Il fallait s’y attendre ensuite par l’iconographie présentant un médium communicationnel d’une époque reculée (preuve que cette attitude de musèlement date) cerclé de chaine évoquant la traite négrière, l’holocauste ou l’empire russe etc bref tous ces fantômes référenciés de l’avilissement.

Il fallait s’y attendre encore par le type d’émissions polémistes conduit par l’auteur dont le tempérament trempé, derrière un air de jovialité permanente sied au débat à la joute oratoire ou scripturaire.

Docteur en sciences de l’information et de la communication et producteur, présentateur, réalisateur l’auteur publie son livre chez L’harmattan, de l’éditeur Denis Pryen en 223 pages. Il l’ouvre par une introduction choc et la subdivise en 6 parties : l’historique de la Rti, les différentes mutations, les statut et missions, l’argent et la télévision, Journalistes défendons-nous, le pouvoir et la télévision.

Dans ces 6 parties l’auteur, servi par une connaissance du terrain et alliant récit anecdotique et texte pointu d’essayiste, décrit l’accueil fait à cet outil qui vient supplanter la radio classique. Par une plongée dans son enfance, il fait resurgir la rareté de l’outil détenu à l’époque par les nantis dont Boda dans son quartier à Adjamé. « Boda avait payé son ticket à 20f pour se rendre au Plateau (…) il est revenu au quartier dans un taxi compteur dont les chutes tarifaires étaient de 5f (…) tout le quartier était informé que Bôda avait acheté un poste téléviseur. Ce 6 août 1963, à 8h, la serviette qui servait de couverture a été enlevée. » Et l’auteur de décrire avec précision qu’Hommes, femmes avait envahi le salon de Bôda contraint d’installer en plein air comme au cinéma le petit écran magique.

Puis l’auteur parlera de sa formation en France, des liens avec les hommes de pouvoirs qui ont toujours voulu instrumentaliser la Rti. Le texte de Sangaré nous permet de suivre l’évolution de la Télévision démarré en 1963 par des images en noir et blanc qui passeront en couleur au pays le 7 août 1975, avant que la deuxième chaîne ne soit créée le 1er novembre 1991 et que le pays, à l’instar de maintes nations africaines, ne rate le basculement vers le numérique à la date du 17 juin 2015.

Anecdotes croustillantes

Les temps forts du texte sont les moments où l’auteur sans faux fuyants trahit ce qu’il est convenu d’appeler dans le milieu sportif « les secrets de vestiaires », en mettant à nu les chantages des dirigeants. De ce point de vue la page 74 qui annoncent Les Magazines de la Rti et celles qui suivent sont d’une brûlante illustration car elles montrent comment les journalistes se font remonter les bretelles. « La première fois j’ai osé montrer à la télé 13 tombes dans les broussailles. Le lendemain je fus convoqué par le ministre et mes collaborateurs m’évitaient : ‘‘Puisque tu veux abréger ta carrière eh bien, l’occasion ne te ratera pas vas-y. Ne sais-tu pas que le journalisme à l’occidental est interdit ici ?’’ m’ont-ils dit ».

Une autre fois l’auteur avait invité le professeur burkinabé Pacéré Titinga qui a dit à la télé : « A tout pouvoir, il faut un contre-pouvoir ». Le ministre de tutelle lui en a voulu qui lui a remonté les bretelles. Vraiment.

Plus récemment, l’auteur en complicité avec les cameramen a filmé des députés en séances plénières accrochés à leurs portables, d’autres plongés dans des journaux, certains autres arrivant en retard. Pour tout commentaire : « Notre assemblée nationale ressemble à une salle d’écoliers indisciplinés à la veille des vacances scolaires. La seule différence est que ces écoliers bénéficient de l’immunité parlementaire et ils sont payés par les contribuables ivoiriens. ». L’assemblée nationale se dressa contre la Rti. Page 184.

Grâce à l’auteur on sait désormais pourquoi le pays n’a pas d’archives : « J’ai coulé des larmes en voyant le chef de service de la documentation de la Rti brûler un tas d’archives audiovisuelles sous les yeux indifférents de tous. Bobines, films, cassettes, vidéo, paperasse ont été brûlés faute de place disponible et de matériels de conservation. » page 61.

Dans ce livre l’auteur n’épargne personne. A commencer par lui-même. « Oui je sens le besoin d’admettre ma part de responsabilité dans ce qui peut être considéré comme les déviances de la télévision ivoirienne. J’ai quelques fois avec certains confrères, mal utilisé la télévision. Nous l’avons utilisé à des fins politiques pour des intérêts particuliers. Nous avons été manipulés par des pouvoirs rompus à la propagande. Pourquoi alors se taire ? »

On pourra lui reprocher le déséquilibre des parties. 6 chapitres très inégalement répartis. L’un d’eux fait 140 pages et comprend 50 parties quand un autre ne tient qu’en une page à peine et servirait presqu’à voler au secours d’une seule journaliste alors que son titre « Journalises accusés défendons-nous » présageait autre chose. Ce déséquilibre trahit le manque de structuration. Ces chapitres auraient pu au demeurant bénéficier d’une numérotation. En outre, le texte introduit est privé d’une conclusion.

D’autre part il souffre par moment d’un défaut de précision comme à la page 183 où les déchets toxiques auraient été déversés dans la nuit de 19 au 20 octobre 2016 dans les communes d’Abidjan. Il s’agit plutôt des moins d’aout et septembre 2006. L’auteur livre bien d’autres secrets.

Une réserve encore. Sans nier que les médias filtrent les informations et créent l'événement, conditionnent l'actualité politique, impératif est d’opposer que le texte de Sangaré à tendance à accorder un trop gros pouvoir à la télé. Il ne nuance pas que les opinions se forment surtout par les contacts personnels avec les leaders d'opinion ou les groupes de référence. Il ne nuance pas non plus que le consommateur du produit médiatique préfère l'information qui justifie son choix politique, si bien que, dans le meilleur des cas, la télé ne touche que les indécis ou bien la masse flottante.

Les médias, la Rti donc ne constituent donc qu'un facteur d'influence politique direct limité.

Au total, le texte de Sangaré qui dit les choses comme elles ont été perçues par l’auteur, se tient et soutient ses caractères. Il ne plaira sans doute pas aux pudiques circonstanciels curieux des infos alentour et davantage réservés sur les leurs, à ceux qui se soucient moins de leurs pratiques indécentes que de leurs révélations, aux abonnés à la langue de bois. Ecrit par un observateur compulsif parfaitement maître de ses émotions, du moins c’est l’image que nous gardons en refermant ce livre concernant quelques morts mais de nombreux êtres encore en vie. Ecrire sur les acteurs de son temps est une entreprise délicate. Les morts sont commodes, pas les vivants. Nous avons été frappé par la franchise assumée et subtile toute à la fois de l’auteur, par la puissance de l’accumulation des détails. Ce livre sur un média de service public est un service immédiat (et définitif) rendu au public. Un service rendu au lecteur mais aussi aux agents de la Rti, à ceux qui paient la redevance et aux autorités du pays.

Un ouvrage sincère, imparfait donc. Un ouvrage d’un flexible bon goût à découvrir ; surtout quand notre histoire n’est pas que murmurée clandestinement mais écrite. Par nous-même.

Source : fratmat.info