Culture

Festival de Cannes 2019 : la Palme d’or revient à « Parasite », le Grand Prix à « Atlantique »

Article Culture  |  Posté le : 28 Mai 2019 à 08:56:24  |   Pays : France     

​Lors de la soirée de palmarès du 25 mai, au fur et à mesure que les prix étaient décernés – et à Cannes quand un prix est attribué à un film, celui-ci doit s’en contenter, car il est interdit de les cumuler–, on a fini par se demander si 2019 serait l’année de la première Palme accordée de plein droit à une réalisatrice. Pour rappel, en 1994, Jane Campion avait partagé la sienne avec Chen Kaige. Ne restaient à attribuer que le Grand Prix et la Palme d’or. Tous les films représentés sur les fauteuils du Grand Théâtre Lumière, par leurs auteurs ou leurs interprètes, avaient été récompensés, à l’exception de ceux de la Franco-Sénégalaise Mati Diop et du Coréen Bong Joon-ho.
Finalement la 72e édition restera comme celle qui vit un cinéaste coréen remporter pour la première fois la récompense suprême. Le jury présidé par Alejandro Gonzalez Iñarritu a décerné la Palme d’or à Parasite, le septième long-métrage de Bong Joon-ho, film de terreur et dissection impitoyable de la société coréenne. Et Mati Diop a reçu le Grand Prix, deuxième trophée dans la hiérarchie cannoise, pour Atlantique, un prix qui, par le passé a récompensé – comme l’a fait remarquer Michael Moore, qui le remettait – Ingmar Bergman ou Joseph Mankiewicz.

Le réalisateur de Babel et ses jurés (Kelly Reichardt, Alice Rohrwacher, Maimouna N’Diaye, Robin Campillo, Yorgos Lanthimos, Elle Fanning, Pawel Pawlikowski et Enki Bilal) ont respecté les intentions de Thierry Frémaux, délégué général du Festival, et de ses sélectionneurs, qui avaient construit un assemblage de valeurs sûres (Pedro Almodovar, Jean-Pierre et Luc Dardenne, Ken Loach, Quentin Tarantino, Marco Bellocchio…) et de nouveaux talents. Dans la première catégorie, Le Jeune Ahmed, des frères Dardenne (Prix de la mise en scène), Douleur et gloire, de Pedro Almodovar (Prix d’interprétation pour Antonio Banderas) ou It Must Be Heaven d’Elia Suleiman (Mention spéciale) ont été distingués.

« La ronde des regards »
La quasi-totalité des autres récompenses sont allées aux nouveaux venus en compétition. Sur huit cinéastes qui n’y avaient jamais participé, quatre ont été distingués : Mati Diop, déjà citée, Jessica Hausner (Prix d’interprétation à Emily Beecham pour Little Joe), Céline Sciamma (Prix du scénario pour Portrait de la jeune fille en feu), et Ladj Ly (Prix du jury pour Les Misérables, partagé avec Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles).

Il est plus facile de construire un palmarès qui fait l’unanimité les années de vaches maigres quand une poignée de films se distinguent nettement. Pour cette 72e édition, Alejandro Gonzalez Iñarritu et ses camarades étaient forcés de commettre des injustices : priver encore une fois Pedro Almodovar de Palme d’or, ignorer Le Traître, de Marco Bellocchio, laissant ainsi le cinéaste italien bredouille, comme il est toujours revenu de Cannes, faire comme si les prodiges de mise en scène de Once Upon a Time… in Hollywood n’existaient pas (quoi qu’on pense du fond du film), comme si Xavier Dolan ne s’était pas retrouvé avec Matthias et Maxime.

Les récompenses mêmes peuvent susciter le débat. En recevant son prix, Céline Sciamma a dit avec une infime pointe d’amertume qu’il venait au moment où elle pensait renoncer à sa carrière de scénariste (et il est vrai que l’enthousiasme de la critique, particulièrement anglo-saxonne, pouvait lui faire espérer mieux) et a célébré « la ronde des regards » qui fait d’un film une œuvre collective. Antonio Banderas a reçu son trophée « en son nom propre et en celui de son personnage, qui s’appelle Salvador Mallo et qui, ce n’est un secret pour personne, est Pedro Almodovar ».
Un an de sursis supplémentaire
Reste que, reflet de l’ensemble des films en compétition, le palmarès donne une image assez complète du cinéma tel qu’il existe, en dehors ou aux marges des multinationales – studios ou plates-formes – qui le gouvernent. Le même jury, les mêmes acheteurs de films, les mêmes journalistes, les mêmes cinéphiles ont vu l’énorme production de Quentin Tarantino, tournée et projetée sur pellicule 35 mm avec les millions de dollars d’un studio (Sony), par la grâce du statut unique de son auteur (un réalisateur qui est aussi une star hollywoodienne) et Atlantique, réalisé en numérique à Dakar avec des moyens cinquante fois moins importants. Le Festival a accordé un an de sursis supplémentaire à la fiction de l’unité du cinéma, de la distraction de masse à l’expérimentation.

On y a d’autant plus facilement cru que les films présentés en compétition cette année cultivaient les mêmes thèmes, quelles que fussent leur origine géographique, leur filiation esthétique. Dans les laboratoires londoniens futuristes de Little Joe comme à Thiaroye, faubourg de Dakar où se passe Atlantique, les humains sont possédés par des forces qui émanent des malheurs de la planète. Dans le petit village du Nordeste brésilien de Bacurau comme dans la mégapole coréenne de Parasite, les différends et les différences (de classe, de culture…) se muent en confrontations violentes. Ce portrait du monde n’incite pas à l’optimisme, et les intervenants de cette cérémonie de clôture cannoise ont multiplié les mises en garde : contre la déliquescence de la démocratie (le président du jury), les ravages de la misère sur le corps social (Ladj Ly), le mépris des artistes et des créateurs (Kleber Mendonça Filho).

Personne n’a évoqué les dangers qui menacent le cinéma – la censure qui pèse de plus en plus lourdement, en Russie, en Chine et ailleurs, la disparition sur d’immenses territoires des salles qui montrent autre chose que les produits de grande consommation, le poids croissant de formes de diffusion qui privent le cinéma de sa dimension collective. Mais tout le monde y pensait, et il faudra bien les évoquer, les affronter, l’année prochaine ou celle d’après.

Source : lemonde.fr