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Musique: Le Tohourou entre mutation et renaissance

Article Culture  |  Posté le : 25 Octobre 2016 à 09:04:21  |   Pays : Côte d'Ivoire     

​Le départ de Lago Liadé, l’un des rescapés de l’art musical invite à s’interroger sur la capacité des plus jeunes héritiers à sauver cette forme d’expression.

« Tono-hourou », qui se traduit du Niamboua, langue originelle de cet art, par «enseigne-lui la sagesse » est la tentative lexicologique la plus plausible du Tohourou, lequel est une poésie chantée. Un art de chant et de musique exécuté par les dépositaires de la tradition et de l’histoire du peuple bété. Mieux qu’un simple griot laudateur réduit à des propos flagorneurs, le Tohourou vêtu d’une jupe de raphia exalte les faits historiques, s’autorise -le cas échéant- des remises en question des acteurs politiques au sens de gestionnaires de la cité, qu’il est censé encenser.

Expression manifeste d’une démocratie certaine au cœur de ce peuple. En verve dans le haut-Sassandra, les régions de Daloa et Issia essentiellement, il est visible (à visage découvert) contrairement au masque (Glè), la nuit est son environnement temporel de prédilection. Accompagnent cette voix fondamentale portant un message fort adapté au milieu de production, une deuxième voix qui le guide, lui souffle des mots, bonifie son dire, de même que des chœurs, des bruits blancs et des percussions généralement joués par les mêmes personnes. Il interviendra de deux ordres.

Dans les circonstances festives pour raconter la bravoure, le courage de certaines personnes au point que dans la région de Daloa, certains cadres soient la chasse gardée de certains Tohourou. Tima Gbai et le ministre Lorougnon Guédé. Ou Lago Liadé et Djédjé Mady. Srolou Gabriel et Bissouma Tapé. Il intervient aussi lors des cérémonies funèbres et est chargé tel un pansement affectif de soulager, consoler les proches du défunt dont il ne manque pas de chanter les louanges.

Gouhounou le dernier d’une génération, Blé Wanguy et Tapé Oré Félix pour assurer la relève

Que peuvent Blè Wanguy ou Tapé Oré Félix, les héritiers les plus en vue ? C’est la question que se pose tout le monde après le départ le vendredi 30 septembre dernier de l’octogénaire, Lago Liadé l’un des tout derniers porteurs de cet art. C’est vrai que Gouhounou Patrice son promotionnaire est encore là. Mais il est le dernier de sa génération.

La génération qui suit compte deux figures emblématiques. L’une est Tapé Oré Félix. Né en 1953 à Digbapia de Fallé Tapé Gaston et de Nadjé Bougléi. De 1961 à 1968, il suit un parcours scolaire peu reluisant d’autant plus qu’il veut déjà chanter. Il accompagne son père au champ avant de chercher du travail. Il décline une première offre de la compagnie ivoirienne d’électricité (Cie) au prétexte justifié qu’il ne connaissait rien au courant. Ce refus lui vaut de quitter le domicile de son beau-frère. C’est ce qui arrive à tous ceux qui nagent à contre-courant.

Cap sur Bouaké où il fait de petits métiers, accepte de travailler comme assistant topographe, puis dans le froid après avoir refusé le courant. Puis il travaille à Gonfreville. En 1976, lors d’une prestation de Tohourou à Bouaké, il découvre Srolou Gabriel, un oncle lointain, qui lui demande de jouer la castagnette dans son groupe. L’opération se réitère plusieurs week-ends de suite au point que Srolou, le Doblé (voix principale ou lead vocal) fait de Tapé Oré Félix son Dokoli (sa deuxième voix). Après le décès de Srolou, il se fait former par Lago Liadé qui rajoute d’autres ficelles à son talent.

Le formateur parti, l’artiste se dit prêt à prendre la relève: «C’est vrai que Lago Liadé était un grand chanteur mais mes amis et moi pouvons assurer la relève. Actuellement nous essayons de former des jeunes pour occuper notre place car nous sommes emmenés à partir nous aussi. Mais il faut avouer que les jeunes préfèrent la vie facile faite d’alcool, de sexes, de sorties nocturnes et sont très impatients de sorte qu’ils ont du mal à attendre leur tour de réussite. Ce que les jeunes ignorent c’est qu’un Tohourou peut gagner sa vie correctement car il ne vit pas que de chants. Il vit aussi de champs, de plantations, de travail ».

Pour Blé Wanguy du village Za: « Cette question de survie du Tohourou est dans les mains de Dieu. Ce dont je suis sûr c’est que le Tohourou ne peut pas mourir. Ce sont les hommes qui meurent. Nous sommes tous de passage. La question réside dans la formation. Si nous sommes là, c’est parce que nous avons été formés. Il nous faut donc former des jeunes. Les gens pensent que le Tohourou c’est de la chanson. Non c’est un principe de vie. Il est interdit à un Tohourou de mourir sans avoir légué son expertise ».

Celui qui tient ses propos ne passe pas un seul week-end sans spectacles. Kipré Blè Eloi nait en 1959 à Za de Ziki Kipré Bernard et de Légré Lohoré. Tout petit, il voit Srolou Gabriel chanté à des obsèques. Touché par le message, il veut chanter. Il passe par l’ambiance facile dans les stades de foot, mais est très vite rattrapé par le Tohourou. En 1984, il va à Tchébéguhé rencontrer Tima Gbai de la tribu Gbetibouo. Ce dernier le prend sous sa coupe, lui prodigue des conseils.

Au bout de 4 ans, il monte son propre groupe que vient superviser Tima Gbai qui apporte des corrections idoines.Depuis l’artiste tourne dans le milieu bété et bien au-delà, d’autant plus qu’il a quand même 4 albums à son actif dont un enregistré au Studio séquence de la rue des Jardins.

ALEX KIPRE

Source : fratmat.info